Joël-François Durand, compositeur

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Concerto pour piano et orchestre (1993)

Notes de programme

En un sens le concerto pour piano est une oeuvre autobiographique. Il est peu douteux que quelqu'aient été mes intentions originales -dont je ne me souviens d'ailleurs plus- en commençant la pièce en 1988, la situation dans laquelle je me suis rapidement trouvé fut celle d'une identification irrésistible entre, d'un côté le soliste et ce que je considérais comme une expression de mon monde "intérieur", et de l'autre le rôle de l'orchestre comme représentant ma perception du monde "extérieur". Ce type d'oppositions semble évident dans la situation d'un concerto pour soliste et orchestre, où il est aisé d'imaginer toutes sortes de conflits entre l'individu solitaire au centre de la scène et la masse indifférenciée qui l'entoure, mais le paradoxe est que ces deux opposés, les mondes intérieur et extérieur, ont en fait bien sûr tous deux leur source dans une conscience unique, et de ce fait, l'opposition mentionnée, lorsqu'opposition il y a, devient celle d'une dualité interne entre deux représentations qui ne parviennent pas à se réconcilier. Cette situation psychologique me semble particulièrement douloureuse à l'heure actuelle, à tous les niveaux de conscience de l'âme humaine.

Cette réalisation m'a permis d'élaborer une forme musicale dans laquelle l'orchestre n'a pas nécessairement un rôle de protagoniste aisément identifiable, mais dont la fonction dramatique peut inclure une grande échelle de relations structurelles et/ou expressives avec le soliste, de l'indifférence totale à la collaboration -de l'indépendance des structures à court ou long terme, jusqu'aux mélanges harmoniques, rythmiques, mélodiques, de timbres, etc. Mon travail d'organisation de la trame dramatique consista alors à systématiser certains types de comportement que l'orchestre adopterait par rapport au discours du piano: d'opposition - ironique ou agressive, d'indifférence, ou de soutien.

La partie de piano, conçue sinon écrite en grande partie bien avant que l'écriture orchestrale ne soit élaborée, expose une évolution dramatique allant d'un type d'expression subjective -qui semble presque improvisée- à une sorte de "traversée du désert" expressive, dans la deuxième moitié de l'oeuvre, dans laquelle l'aspect mécanique et répétitif de l'organisation cyclique des rythmes et des hauteurs domine la syntaxe musicale. Ainsi le piano lui-même, indépendamment de son rapport à l'orchestre, présente-t-il un conflit de confiance en ses propres possibilités subjectives, telles qu'elles sont exposées au début, et progressivement aliénées. Si cet état de choses appartient en propre au déroulement de la partie de piano, l'orchestre ne fait rien pour aider à la résolution du conflit, mais au contraire rencherit sur les aspects les plus destructifs de la progression pianistique, forçant sans relâche le soliste dans ses derniers retranchements de puissance sonore -accords chargés dans le grave, traits rapides, etc., pour lutter avec lui.

Après la longue "traversée du désert", toute en fragments orchestraux qui s'élèvent et disparaissent subitement, le piano présente une lueur d'espoir, apaisée, non comme une solution absolue clairement énoncée - une "harmonie visionaire"-, mais comme une possible ouverture vers une réconciliation des oppositions internes.